• " On progresse " Alain Bertrand

     

    Alain Bertrand pointe avec dérision un regard aiguisé sur notre rapport  avec  les objets qui facilitent notre quotidien. Jusqu'où nos accessoires, ustensiles en tout genre, indispensables à notre vie d'homme et de femme moderne peuvent-ils être néfastes ? L'auteur en parle avec beaucoup d'humour et de poésie... Belge ! Lisez-le en mangeant un cornet frite, ambiance caustique garantie ! Et vous savez quoi ? j'ai envie de m'acheter une yaourtière ! 



    Editions Le Dilettante - 2007

    4ème de couverture

    L’homme, j’espère que je n’apprends rien à personne, est un mammifère dressé qui vit essentiellement dans les supermarchés. On peut, là, l’observer à loisir et noter le fonctionnement de son mode de vie. C'est ce qu’a fait l’anthropomane Alain Bertrand, un disciple de Vialatte ayant emprunté, sans la rendre, la boîte à outils de Carelman, passionné de cet espèce d’être. Il nous le catalogue avec minutie et détaille le sens rituel du barbecue, l’essence tragique de l’applique murale, l’ambiguïté du string, la fonction psychique du magazine usagé (dit de salle d’attente) et celle, anxiolytique, du Tupperware. On y apprend que « la machine à café est une vache à lait sans le fumet de la campagne ». Grâce à lui, le sous-texte affectif du vernis à orteil tombe le masque, le caddie trouve enfin un avocat et le tire-bouchon sa définition absolue : « le tire-bouchon déplante le liège et enchante le verre. C’est l'enfant naturel de la vrille et du flacon ». Il y en a encore un stock à déballer, j’ai tout dans le coffre arrière. Bilan : un livre essentiel pour survivre en milieu humain, le plus dur milieu du monde. Alain Bertrand «connaît l’homme comme s’il était la grand-mère du diable» : suivez le guide !

    EXTRAIT :


    À la belle saison, l’Homme exhibe ses barbecues et rejoue l’histoire du monde. D’abord, la guerre du feu. Le bois, il l’achète en filet à la station service. C’est un anachronisme,mais l’homme moderne n’a peur de rien. Il chiffonne les pages de son journal et pulvérise des caissettes à coups de hache.
    Cette sauvagerie roule des muscles primitifs sous son t-shirt. La soif le gagne ; les fagots refusent de s’embraser. L’homme se débouche un rosé et déballe une briquette de pétrole. La chose fume, empeste, asphyxie comme le bûcher de Jeanne d’Arc. Le charbon de bois étouffe le début d’incendie.
    L’homme recourt au carton de lait qu’il agite comme un esclave devant la reine de Saba. Au mépris de toute chronologie, il branche un sèche-cheveux et s’imagine autour d’une Africaine à la sortie du bain. Les braises sanglotent, les brandons étincellent, la viande graillonne et empeste. Michel Strogoff pleure toutes les larmes de l’âme russe.Dante décrit L’Enfer en croquant des cacahuètes. L’homme enfile des bouts de viande crue sur une brochette et fatigue la salade. Il se rêverait bien dans un roman de cape et d’épée, ou sur une île de pirates en train de lamper du rhum. Les spare ribs l’entraînent à la conquête de l’Ouest, les côtes de mouton le poussent vers une Australie aborigène, les patates sous alu le plongent dans les tranchées de 14-18.

    Quant au thüringer, il le propulse dans l’ombre d’une taverne bavaroise, sous le mufle huileux et rose d’un oberstumfurher. Cette leçon d’histoire renvoie l’homme aux misères de son conditionnement.Misères qu’il fuit en catimini : sur une grille toute calcinée, comme un indigène de retour de la chasse, le mâle ramène son lard et ses saucisses. La femelle, les rejetons, le chien bavent devant le feu. Chacun se rue sur son morceau qu’il trempe dans le sang du ketchup. Vient le moment où le mâle grogne et brille des joues. Sa femme luit de même et flatte le molosse : la vaisselle, d’abord. Ensuite, la guerre du feu.

     


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