• "Royaume magique à vendre !" de Terry Brooks

    je suis certaine que vous n'êtes jamais tomber sur ce genre d'annonce :

    Royaume magique à vendre
    Landover, terre d’enchantements et d’aventures tirée des brumes du temps, contrée de chevaliers et de pages, de dragons et de gentes damoiselles, de sorciers et de jeteurs de sorts. Là, la magie le dispute à la bravoure, la chevalerie y est le mode de vie du véritable héros. Tous vos désirs deviendront réalité dans ce royaume d’un autre monde. Un seul fil manque à la tapisserie : vous ! Pour régner sur l’ensemble. Évadez-vous et renaissez au pays des rêves.
    Prix : un million de dollars.
    Pour entretien personnel et financier préalable, demander Meeks, maison mère.

     moi si ! en lisant Terry Brooks qui avant de se consacrer à l'écriture était avocat. Tiens donc !

    Ben, le héros du livre a un lien en commun avec son créateur. Il est avocat et abandonne son métier pour acheter le dit Royaume à vendre. Il n'a rien à perdre, enfin 1 million de dollars peut-être...si vraiment c'est une arnaque. Avouez qu'il y a de quoi se poser des questions sauf si l'on croit au monde féerique comme moi. Mais comme Ben ne se remet pas de la mort de sa femme Annie, qu'il ne croit plus en la justice des hommes ( pour un avocat, c'est plûtot un comble non ?! ), qu'il se pose des questions sur son existence présente et future, que risque t-il vraiment ?!  Son associé et ami, Miles, le prend pour un fou quand Ben lui annonce qu'il a signé l'acte de vente et qu'il ne reviendra pas avant 1 an ...au pire,  jamais ! Qu'espère t-il ?! Un monde meilleur peut-être !

    Ce premier tome (il y en a six ) n'est pas ce que j'ai lu de meilleur dans le genre fantastique mais la lecture est très agréable. Destinée à un public adulte, je trouve que l'écriture peut convenir à un public plus jeune...

     à suivre ?! Oui, pour l'intrigue originale tout de même et ses personnages attachants !

    J'ai lu aussi du même auteur, non référencé sur mon blog, les 4 tomes de "L'héritage de Shannara" ( les descendants de Shannara, Le druide de Shannara, La reine des Elfes de Shannara, Les Talismans de Shannara ) ...j'aime le fantastique, c'est indéniable, non ?!

     

    20070924 rmav1g

    Editions Bragelonne - 2007 ( publié en 1985 en Amérique)

     4ème de couverture

    Landover était un authentique royaume magique, livré au complet avec créatures féeriques et sorcellerie incluse, exactement comme la publicité l’avait promis. Alors Ben Holiday l’a acheté… un million de dollars. Ce n’est qu’après qu’il a découvert que la pub avait soigneusement négligé de mentionner certains détails…
    Comme le fait que le royaume tombe en ruines, par exemple. Faute d’un roi pour unir les barons, les impôts ne sont plus collectés. Un dragon de très mauvaise humeur ravage la campagne tandis qu’une sorcière maléfique fomente la destruction de… tout. Et comme si ça ne suffisait pas, le seigneur des démons provoque tous les prétendants au trône de Landover en un duel à mort que nul mortel ne peut espérer gagner.
    Sauf que Ben a un truc typiquement humain dont aucune magie ne peut venir à bout : il est têtu comme une mule…

     EXTRAIT ( Editions Bragelonne)

     C’était une publicité de chez Rosen. Il s’agissait de la plaquette de Noël du grand magasin, intitulée Livre des souhaits.

    Elle était adressée à Annie.
    Ben Holiday resta figé devant sa boîte aux lettres ouverte, son regard glissant de la couverture gaiement décorée du catalogue à l’étiquette blanche portant le nom de sa femme disparue. Le hall du gigantesque immeuble de Chicago, désert à l’exception du surveillant et de lui-même, lui semblait étrangement calme dans le crépuscule grisâtre de cette fin d’après-midi. Au-dehors, derrière les cloisons de verre qui marquaient l’entrée de l’édifice, le vent d’automne balayait de ses rafales glacées le canyon de Michigan Avenue et annonçait en longs soupirs la venue de l’hiver.
    Ben caressa de son pouce la couverture lisse du Livre des souhaits. Annie adorait faire du shopping, même par correspondance. Rosen était l’un de ses magasins préférés.
    Ses yeux se remplirent soudain de larmes. Il ne s’était toujours pas remis de sa mort, même au bout de deux ans. Parfois, il lui semblait que tout cela n’était qu’un mauvais rêve, et que lorsqu’il retournerait chez lui, elle serait là à l’attendre.
    Il plongea son regard dans le cube sombre de la boîte aux lettres désormais vide. Il se souvenait du jour où il avait appris qu’elle était morte. Il rentrait tout juste du tribunal et réfléchissait à la meilleure façon de persuader son adversaire, un avocat du nom de Bates, que sa dernière offre de dédommagement était dans l’intérêt de tout le monde, quand le téléphone avait sonné. Annie avait eu un accident sur l’autoroute. Elle était à l’hôpital, dans un état critique. Pouvait-il venir au plus vite ?
    Il secoua la tête. La voix du médecin lui racontant ce qui s’était passé résonnait toujours à ses oreilles. Elle était si calme et rationnelle, cette voix… Il avait tout de suite compris qu’Annie était à l’agonie. Il l’avait deviné immédiatement. Le temps qu’il arrive, elle était morte. Le bébé était mort lui aussi. Annie n’était enceinte que de trois mois.
    — Monsieur Holiday ?
    Surpris, il regarda vivement autour de lui. George, le surveillant, l’observait depuis le bureau d’accueil.
    — Ça va ?
    Ben hocha la tête et se força à sourire rapidement.
    — Oui, oui, je pensais à autre chose.
    Il referma la boîte aux lettres, fourra dans la poche de son manteau tout ce qu’il en avait sorti, sauf le catalogue, et, tenant ce dernier à deux mains, prit le chemin des ascenseurs. Il n’aimait guère être surpris en position de faiblesse. C’était peut-être son côté avocat.
    — Fait pas chaud, hein, dit George en regardant la grisaille extérieure. L’hiver sera rude. Beaucoup de neige, à ce qu’il paraît. Comme il y a deux ans.
    — Ça y ressemble.
    Ben l’avait à peine entendu. Il se remit à contempler la revue. Annie avait toujours aimé le Livre des souhaits. Elle lui lisait le descriptif des articles les plus bizarres. Elle échafaudait des théories sur les gens qui achetaient ce genre de choses.
    Il prit l’ascenseur jusqu’à son luxueux appartement du dernier étage, jeta son manteau dans un coin et entra dans le salon, le catalogue toujours à la main. Le crépuscule enveloppait les meubles et tachetait d’ombre la moquette et les murs, mais Ben n’alluma pas et se tint immobile devant la série de baies vitrées qui donnaient sur le solarium et, au-delà, sur les immeubles de la ville. Des lumières scintillaient dans le soir gris, distantes et solitaires, chacune source de vie isolée de milliers d’autres.
    On est si souvent seul, pensa-t-il. Comme c’est étrange…
    Une nouvelle fois, il regarda l’imprimé. Pourquoi l’avaient-ils donc envoyé à Annie ? Pourquoi les commerçants continuaient-ils d’expédier prospectus, dépliants, échantillons et Dieu sait quoi encore à des gens depuis longtemps morts et enterrés ? C’était une violation de leur vie privée. Un affront. Ne révisaient-ils jamais leurs fichiers d’adresses ? Ou bien refusaient-ils simplement de perdre leurs clients ?
    Il alluma enfin et se dirigea vers le bar pour se préparer un scotch, un Glenlivet, avec de la glace et un peu d’eau. Il le dosa avec attention et y goûta. Il avait rendez-vous avec des amis dans moins de deux heures et avait promis à Miles que, cette fois, il serait là. Miles n’était pas seulement son associé, c’était probablement son seul véritable ami depuis la mort d’Annie. Tous les autres s’étaient éloignés imperceptiblement, s’étaient perdus en chemin lors de son changement de vie sociale. Les couples et les célibataires ne font pas bon ménage, et la plupart de leurs proches étaient des couples. Il n’avait pas fait d’efforts pour entretenir les amitiés, absorbé par son travail et son chagrin privé, personnel. Il n’était plus d’agréable compagnie et seul Miles avait eu la patience, la persévérance, de rester auprès de lui.
    Il reprit une gorgée et retourna à la fenêtre. Les lumières urbaines lui rendaient ses clins d’œil. La solitude n’était pas si désagréable, après tout. C’était l’ordre des choses. Il fronça les sourcils. Enfin, c’était ainsi qu’il le voulait. Il avait choisi de s’isoler. Il aurait pu se refaire des amis de plusieurs manières. Il aurait pu rejoindre pratiquement n’importe quel cercle social de la ville, qui en comptait d’innombrables. Il possédait les attributs nécessaires : jeunesse, réussite, et même richesse, si cela avait une quelconque importance. Et dans ce monde, cela importait presque tout le temps. Non, rien ne l’obligeait à vivre en reclus.
    Et pourtant, il s’en tenait là, car le problème était qu’il n’avait pas sa place dans la société. Il savait que Miles comprenait ce sentiment, au moins en partie, sans être de son avis. Miles, c’était l’homme sociable par excellence, toujours à l’aise avec les autres, invariablement chez lui où qu’il fût. Il désirait que Ben en fasse autant. Il voulait le sortir de cette retraite volontaire et le remettre sur les rails de la vie publique. Pour lui, son ami était une sorte de défi à relever. C’était pour cela qu’il tenait tant à ces réunions au bar. C’était pour cela qu’il exhortait Ben à oublier Annie et à reprendre le cours de son existence.
    Il finit son scotch et se resservit. Il buvait pas mal depuis quelque temps, peut-être plus que de raison. Il jeta un coup d’œil à sa montre. Quarante-cinq minutes s’étaient écoulées. Encore autant son chaperon pour la soirée serait là. Ben secoua la tête, écœuré. Sur certains sujets, Miles n’était pas si clairvoyant qu’il le croyait.
    Son verre à la main, Ben revint une nouvelle fois à la fenêtre, regarda dehors un moment, puis se retourna, tirant les rideaux sur la nuit. Revenu au canapé, il se demandait s’il allait écouter les messages de son répondeur téléphonique lorsque son regard tomba sur le catalogue. Il avait dû le poser là sans s’en apercevoir. Il était sur la table basse, parmi le reste du courrier, et sa couverture glacée réfléchissait la lumière de la lampe.
    Rosen’s, Ltd. Livre des souhaits.
    Il s’assit lentement et le prit en main. C’était un album de Noël, une liste de rêves et de désirs comme il en avait déjà vu. Publiée annuellement par le grand magasin qui se targuait de proposer à chacun quelque chose à son goût, cette revue était réservée à une certaine élite, une élite fortunée.
    Mais il avait toujours plu à Annie.
    Il se mit à tourner les pages avec lenteur. Les articles lui sautaient au visage, cadeaux pour ceux qui ont tout, assortiments de curiosités pour la plupart en exemplaire unique, introuvables ailleurs : dîner pour deux personnes dans la propriété californienne d’une star de l’écran, transport compris ; croisière en yacht de dix jours pour soixante passagers, avec équipage au complet et restauration sur mesure ; séjour d’une semaine sur une île privée des Caraïbes, avec accès libre à la cave à vin et à un garde-manger bien garni ; bouteille de vin vieille de cent cinquante ans ; création à la demande d’objets en diamant et verre soufflé à la bouche ; cure-dent en or ; manteaux de poupée en zibeline ; échiquier de collection avec pièces taillées dans l’ébène à l’effigie de personnages de films de science-fiction ; tenture tissée à la main représentant la signature de la Déclaration d’indépendance des États-Unis.
    La liste s’étendait, chaque rubrique plus étrange et exotique que la précédente. Ben but un long trait de whisky, à la fois dégoûté et fasciné par tant d’extravagance. Il tourna quelques feuilles et se retrouva au milieu de la brochure. On y voyait une baignoire transparente dont les parois renfermaient des poissons rouges vivants. Il y avait aussi un nécessaire de rasage en argent personnalisé en lettres d’or. Pourquoi, mais pourquoi irait-on acheter de telles…
    Il ne termina pas sa pensée, attiré par une illustration correspondant à l’annonce offerte sur la double page étalée devant lui. Le descriptif était le suivant :

    Royaume magique à vendre
    Landover, terre d’enchantements et d’aventures tirée des brumes du temps, contrée de chevaliers et de pages, de dragons et de gentes damoiselles, de sorciers et de jeteurs de sorts. Là, la magie le dispute à la bravoure, la chevalerie y est le mode de vie du véritable héros. Tous vos désirs deviendront réalité dans ce royaume d’un autre monde. Un seul fil manque à la tapisserie : vous ! Pour régner sur l’ensemble. Évadez-vous et renaissez au pays des rêves.
    Prix : un million de dollars.
    Pour entretien personnel et financier préalable, demander Meeks, maison mère.


    C’était tout. L’illustration, fort colorée, représentait un chevalier sur sa monture aux prises avec un dragon cracheur de feu, une jeune femme assez court vêtue s’abritant derrière une muraille et un sorcier drapé de sombre qui levait les mains comme pour jeter quelque sort mortel. À l’arrière-plan gambadaient des créatures, peut-être des gnomes ou des elfes, tandis que les tours et les parapets de majestueux châteaux forts se détachaient sur fond de collines embrumées.
    L’ensemble semblait sortir tout droit de la légende du roi Arthur et des chevaliers de la Table ronde.
    — C’est dingue ! murmura Ben presque malgré lui. Incrédule, il contemplait le catalogue, certain d’avoir mal compris. Puis il relut le texte. Et le lut de nouveau. C’était toujours le même. Il vida son verre d’un trait et se mit à croquer les glaçons, agacé par cette offre insensée. Un million de dollars pour un royaume de conte de fées ? Et puis quoi encore ? C’était certainement un canular.
    Il posa la publicité, se leva d’un bond et gagna le bar pour se servir un autre verre. Il regarda un instant dans le miroir du placard. Il y vit un homme de taille moyenne, mince, musclé, l’air sportif, le visage un peu long, les pommettes et le front hauts, un peu dégarni sur le devant ; son nez était busqué et son regard d’un bleu perçant. Pour un individu de trente-neuf ans, il faisait très quinquagénaire, devenu vieux trop vite et trop tôt.
    Évadez-vous au pays des rêves…
    Un endroit pareil ne pouvait pas exister. Le descriptif était exagéré, inventé, « gonflé », comme disent les vendeurs de voitures. La vérité se trouvait ensevelie sous la rhétorique. Il se mordilla la lèvre machinalement. Il n’y avait pas tant d’éloquence que cela dans ces quelques lignes. Et Rosen était un magasin très respecté, qui ne prendrait pas la liberté d’offrir un produit à la vente sans pouvoir le livrer à un acheteur éventuel.
    Ben sourit. À quoi pensait-il donc ? Un acquéreur ? Mais personne ne voudrait jamais… Voilà pourtant qu’il se posait des questions. Lui-même y réfléchissait. Il était là, à boire son whisky en se disant qu’il n’avait pas sa place dans la société, lorsqu’il avait ouvert le catalogue et immédiatement remarqué la page concernant Landover. Lui qui s’était toujours senti étranger dans son propre monde, qui cherchait sans cesse un moyen d’échapper à ce qu’il était, il tenait enfin sa chance.
    Son sourire s’élargit. Quelle bêtise ! Il en était réellement à étudier une possibilité que tout homme sain d’esprit ne considérerait pas plus de dix secondes !
    L’alcool commençait à lui monter à la tête et il se mit à marcher pour en dissiper les effets. Il regarda sa montre en pensant à Miles, et soudain, il n’eut plus envie de se rendre à ce rendez-vous. Il ne voulait plus aller nulle part.
    Il saisit le téléphone et composa le numéro de son ami.
    — Bennett, répliqua une voix familière.
    — Miles, j’ai décidé de ne pas y aller ce soir. Ça ne t’ennuie pas, j’espère ?
    Un temps.
    — Ben, c’est toi ?
    — Écoute, vas-y sans moi.
    — Tu vas venir, répondit Miles d’un ton sans réplique. Tu as dit que tu viendrais et tu tiendras parole. Tu as promis.
    — Je reprends ma promesse, alors. Les avocats font ça en permanence. Tu lis les journaux, non ?
    — Ben, tu as besoin de sortir. Tu as besoin de voir autre chose que ton bureau et ton appartement, même si les deux sont plus que confortables. Et de montrer au reste de la profession que tu es toujours en vie !
    — Je te charge de les mettre au courant. Dis-leur que je serai présent la prochaine fois, sans faute. Dis-leur n’importe quoi. Mais pour ce soir, ne compte pas sur moi.
    Il y eut un nouveau silence, plus long celui-ci.
    — Tout va bien ?
    — Très bien. Mais je suis absorbé par quelque chose. Je veux finir.
    — Tu travailles trop, Ben.
    — On en est tous là, non ? À demain.
    Il raccrocha avant que Miles puisse ajouter un mot. Il regarda le téléphone un moment. Au moins, il n’avait pas menti. Il était bel et bien concentré sur un projet, même si c’était complètement insensé. Il prit une gorgée de scotch. Si Annie avait encore été de ce monde, elle aurait compris. Elle avait toujours saisi la fascination qu’il éprouvait devant les énigmes et les défis que les autres se contentaient d’éviter. Elle partageait cela avec lui.
    Il secoua la tête. Mais non, si Annie avait été là, il n’aurait pas envisagé de s’évader dans un rêve impossible.
    Cette idée impliquait tant de conséquences qu’il retourna au canapé, son verre à la main, et reprit le catalogue pour relire l’article une fois de plus.

    Le lendemain, Ben arriva en retard au cabinet Holiday & Bennett, et lorsqu’il s’y montra enfin, son humeur s’était passablement dégradée. Il avait prévu de commencer la matinée en plaidant dans une affaire de fusionnement, mais, parvenu au tribunal, il avait découvert que la séance avait été annulée et ne pourrait avoir lieu qu’un mois plus tard. Les regards que lui avaient adressés les clercs et le juge exprimaient clairement leur opinion : c’était ainsi que les choses se passaient dans le domaine de la justice, et lui plus que tout autre aurait dû en être conscient. Et surtout, accepter cette réalité.
    Mais il refusait d’y adhérer, il y opposait un refus catégorique, et ces pratiques l’écœuraient. D’un autre côté, il n’y pouvait pas grand-chose. Et, à la fois frustré et furieux, il se rendit au bureau, salua les jeunes femmes de la réception d’un grognement, prit ses messages et se retira dans son antre pour fulminer tout à son aise. Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que Miles apparaissait à la porte.
    — Alors, j’apprends qu’on est tout guilleret ce matin, hmm ? lança-t-il, taquin.
    — Ouais, c’est ça, répondit Ben en se balançant sur son fauteuil. J’irradie la joie et le bonheur.
    — Si je comprends bien, ton audience s’est mal passée ?
    — Elle ne s’est pas passée du tout, mon audience. Un incapable patenté l’a retirée du rôle. Maintenant, je n’ai plus qu’à attendre que les poules aient des dents pour qu’on l’y remette. Quelle vie !
    — Oh, ce n’est pas l’enfer. Et puis, c’est le système : il est urgent de patienter, on a tout le temps.
    — Peut-être, mais moi j’en ai jusque-là !
    Miles s’avança pour s’installer dans l’un des fauteuils qui faisaient face au long bureau de chêne. C’était un homme grand, la taille épaisse, les cheveux foncés et drus, les traits presque enfantins, mais pondérés par une moustache. Ses yeux, toujours à demi fermés, clignèrent lentement.
    — Tu sais ce qui ne va pas, Ben ?
    — Je devrais être au fait, tu me l’as assez seriné.
    — Alors pourquoi tu n’écoutes pas ? Arrête de passer ton temps à vouloir changer ce qui ne peut pas l’être !
    — Miles…
    — La mort d’Annie, le système judiciaire, tout cela, tu n’y peux rien, Ben. Ni maintenant, ni jamais. Tu es comme Don Quichotte et ses moulins à vent ! Tu es en train de gâcher ta vie, tu le sais, ça ?
    Ben fit mine d’écarter Miles du revers de la main.
    — Non, tu vois, je n’étais pas au courant. Et puis, ton équation ne tient pas. Je sais que rien ne fera revenir Annie. Je l’ai accepté. Mais il n’est peut-être pas trop tard pour ressusciter le système judiciaire, celui que nous avons connu, celui pour lequel nous sommes entrés dans la profession.
    — Non, mais si tu t’entendais des fois, soupira Miles. Mon équation tient très bien la route, mon vieux. Elle est même douloureusement juste. Tu n’as jamais admis la mort d’Annie. Tu demeures replié dans ta coquille parce que tu refuses d’accepter ce qui s’est passé. Comme si vivre ainsi allait changer quoi que ce soit ! Je suis ton ami, Ben, peut-être le seul qui te reste. Alors, j’ai le droit de te parler comme je le fais. Car tu ne peux pas te permettre de me perdre !
    Il se pencha en avant et reprit :
    — Et toutes ces salades sur comment c’était avant dans le milieu de la justice, ça me rappelle mon père quand il me racontait qu’il rêvait faire dix kilomètres à pied dans la neige pour se rendre à l’école. Qu’est-ce que je dois faire ? Vendre ma voiture et venir bosser à pied ? Tu ne peux pas remonter le temps, même si tu en as drôlement envie. Tu dois accepter les choses telles qu’elles sont.
    Ben le laissa terminer sans l’interrompre. Miles avait raison sur un point : lui seul pouvait se permettre de lui parler ainsi et c’était bien parce qu’il était son meilleur ami. Mais il avait toujours eu une conception différente de la vie, préférant se mêler à son milieu plutôt que de le modifier, choisissant continuellement de « faire avec ». Il ne comprenait pas qu’il y a certains événements qu’un être humain ne peut cautionner.
    — Oublions Annie un instant, dit Ben avant de s’arrêter pour réfléchir. Laisse-moi t’apprendre que l’évolution fait partie des choses de la vie ; elle naît des efforts conjugués d’hommes et de femmes que le statu quo ne satisfait pas, et en général elle est bénéfique. J’ajouterai que le changement découle souvent de notre expérience, pas seulement de notre imagination. L’histoire joue son rôle. En conséquence, ce qui fut et n’est plus, ne saurait être repoussé pour la seule raison que c’est de l’attendrissement passéiste.
    Miles leva la main pour intervenir.
    — Je ne dis pas que…
    — Est-ce que tu peux m’assurer en toute honnêteté que tu te félicites de la direction prise par la justice du pays ? Peux-tu soutenir qu’elle est aussi juste et efficace qu’il y a quinze ans, lorsque nous y avons fait nos premiers pas ? Mais regarde ce qui s’est passé, nom de nom !
    Miles le fixa du regard, la tête inclinée comme pour le jauger.
    — Tu as fini, oui ?
    Ben rougit légèrement et fit un signe affirmatif.
    — Tu te sens mieux ?
    — Beaucoup mieux, merci.
    — Parfait. Un dernier mot, tout de même : j’ai écouté attentivement ce que tu m’as dit, j’ai enregistré chaque parole, et il se trouve que je suis d’accord sur presque tout. Malgré cela, je réponds : et alors ? Des discours, on en a donné des milliers, il s’est tenu des milliers de réunions, on a publié des milliers d’articles traitant des problèmes que tu as si éloquemment résumés. Et ça a changé quoi ?
    — Pas grand-chose, soupira Ben.
    — Je vois qu’on se comprend. Puisqu’il en est ainsi, quelle différence crois-tu pouvoir apporter, toi ?
    — Je ne sais pas, mais ce n’est pas la question.
    — Non, pour toi, je m’aperçois bien que cela n’est pas le propos. Si tu veux t’engager seul dans une bataille contre le système dans l’idée de le modifier, libre à toi. Mais, un peu de modération dans tes convictions serait bienvenu. Prends un jour de repos et les interrogations les plus cruciales de l’existence gagneront en relativité, ce qui t’évitera de te brûler les ailes. D’accord ?
    — D’accord, ça va, d’accord. Mais la modération, ce n’est pas mon fort.
    — À qui le dis-tu… Parlons d’autre chose, hein ? D’hier soir. Crois-moi si tu veux, mais on t’a demandé au bar. Ils ont dit que tu leur manquais.
    — Ils doivent avoir drôlement besoin de compagnie, alors.
    — Possible, répondit Miles en haussant les épaules. Qu’est-ce qui comptait tant pour que tu ne puisses pas venir ? Un nouveau dossier ?
    Ben réfléchit un moment, puis secoua la tête.
    — Non, rien de neuf. Je désirais juste me consacrer à quelque chose.
    Il hésita, puis, impulsivement, tira de sa serviette le Livre des souhaits.
    — Miles, tu veux voir un truc vraiment bizarre ? Tiens, regarde.
    Il feuilleta le catalogue jusqu’à la page de Landover et le fit glisser sur le bureau. Son ami se pencha pour le saisir puis reprit sa position dans le fauteuil.
    — Royaume magique à vendre… Landover, terre d’enchantements et d’aventures… Mais qu’est-ce que c’est ? (Il essayait de trouver la couverture.)
    — C’est une plaquette de Noël, expliqua Ben. Le Livre des souhaits de chez Rosen, à New York. Tu en as sûrement déjà vu, c’est plein de cadeaux uniques.
    Miles reprit sa lecture, arriva au bas du texte et leva la tête.
    — Un million seulement, dis-moi, c’est une affaire ! Prenons le premier vol pour New York et posons notre candidature avant tout le monde.
    — Qu’est-ce que tu en penses ?
    — La même chose que toi, j’espère. Il y a un cinglé qui se balade en liberté !
    Ben opina lentement du chef.
    — C’est ce que j’ai cru aussi. Mais Rosen ne passerait pas une publicité pareille dans son catalogue s’il n’y avait rien à la clé.
    — Alors, c’est une mise en scène. Leurs dragons doivent être des lézards hypertrophiés et leur magie des tours de passe-passe. Chevaliers et gentes dames recrutés par l’agence Truc, dragons fournis gracieusement par le zoo de San Diego !
    Ben attendit que le rire de son ami s’épuise pour demander :
    — Tu crois vraiment ?
    — Évidemment ! Pas toi ?
    — Je ne suis pas très fixé.
    Miles fronça les sourcils et lut le descriptif une fois encore. Lorsqu’il eut terminé, il repoussa l’imprimé sur le bureau.
    — C’est à cause de ça que tu es resté chez toi hier soir ?
    — En partie, oui.
    Il y eut un long silence. Miles finit par s’éclaircir la gorge.
    — Ben, ne me dis pas que tu envisages de…
    À cet instant, le téléphone sonna. Ben décrocha, écouta et regarda son ami.
    — Mme Lang est arrivée.
    Miles jeta un coup d’œil à sa montre et se leva.
    — Elle veut refaire son testament, je crois.
    Il hésita, comme s’il allait dire quelque chose, puis fourra ses mains dans ses poches et se tourna vers la porte.
    — Allez, ça suffit. J’ai du travail. À plus tard.
    Il sortit de la pièce en fronçant les sourcils. Ben le laissa partir.

    Cet après-midi-là, Ben quitta le bureau tôt et se rendit au club de sport. Il passa une heure dans la salle d’haltérophilie, puis une autre à boxer les sacs de sable qu’il avait fait installer plusieurs années auparavant. Il avait été boxeur au cours de sa jeunesse, pendant presque cinq ans. Il avait obtenu les Gants d’argent et aurait pu pousser jusqu’aux Gants d’or, mais d’autres occupations l’avaient accaparé et il avait abandonné son quartier pour aller suivre ses études ailleurs. Il était cependant resté dans le circuit, faisant même quelques rounds lorsqu’il en avait le loisir. Sinon, il faisait du sport, se maintenait en forme, entretenait ses muscles. C’était presque devenu une religion depuis la mort d’Annie. Cela l’aidait à soulager une partie de sa frustration et de sa colère. Et à passer le temps.
    Miles voyait en lui une sorte de reclus inconsolable, qui se cachait aux yeux du monde pour pleurer sa défunte. C’était peut-être l’idée que tous se faisaient de lui. Mais ce n’était pas la mort d’Annie qui avait créé cette maladie sociale. Elle n’avait fait que la déclencher. Il se retirait de plus en plus en lui-même depuis quelques années, déçu par ce qu’il interprétait comme la détérioration continuelle de sa profession, frustré par la façon dont la justice s’effondrait au lieu de poursuivre les buts pour lesquels elle avait été conçue. Miles trouvait curieux qu’il pensât ainsi, lui, l’avocat d’affaires qui avait abattu plus de Goliath que David n’aurait pu en rêver. De quoi se plaignait-il puisque le système fonctionnait si bien en sa faveur ? Mais les succès personnels n’ont parfois d’autre effet que de souligner les injustices qui frappent les autres. C’était comme ça avec Ben.
    Rentré chez lui, il se prépara un whisky on the rocks et s’installa dans le salon, assis sur le canapé pour contempler par la fenêtre les lumières de la ville. Au bout d’un moment, il sortit de sa serviette le Livre des souhaits et l’ouvrit à la page de Landover. Il y avait pensé toute la journée. Il n’avait réfléchi à rien d’autre depuis que, la veille au soir, il avait pour la première fois posé son regard dessus.
    Et si c’était vrai ?
    Il resta un long moment, le verre à la main, la brochure étalée devant lui, à considérer cette possibilité. Sa vie actuelle, il le voyait bien, ne le menait nulle part. Annie était décédée. La profession juridique, pour lui au moins, était tout aussi morte. Il y avait toujours plus de dossiers à traiter, plus de batailles de prétoire à remporter, plus de Goliath à vaincre. Mais les excès et les déficiences du système étaient là ad vitam aeternam. En fin de compte, il ne ferait jamais que répéter le même rituel, avec ses insatisfactions et ses déceptions, sans que rien ait aucun sens. La vie devait bien pouvoir lui offrir davantage.
    Il le fallait.
    Il détailla le chevalier faisant face au dragon, la demoiselle dans son donjon, le sorcier jetant son sort, les lutins qui assistaient à la scène. Landover. Un songe tout droit sorti d’un catalogue.
    Évadez-vous au pays des rêves…
    Pour un million de dollars, évidemment. Mais il avait cet argent. Assez pour se payer trois Landover. Son père et sa mère, aujourd’hui décédés, étaient riches, et il exerçait une profession lucrative. Le million était là – s’il faisait le choix de le dépenser ainsi.
    Et puis il y avait cet entretien avec le nommé Meeks. Cela l’intriguait. Quel pouvait être le but de cette conversation ? Sélectionner les candidats ? Ils croyaient donc qu’il y en aurait plusieurs et qu’il faudrait choisir ? Peut-être, puisqu’il s’agissait après tout d’opter pour un roi.
    Il inspira profondément. Quel genre de souverain ferait-il ? Il possédait de quoi acheter son titre, mais il n’était pas unique en son genre. Il était en bonne forme physique et mentale, mais là encore il n’était pas le seul. Il savait s’y prendre avec les gens et les lois, et cela, tout le monde n’en était pas capable. Il était compatissant. Honorable. Clairvoyant.
    Fou à lier.
    Il vida son verre, referma la brochure et se dirigea vers la cuisine pour se préparer à dîner. Il prit son temps pour cuisiner un plat de bœuf aux légumes assez extravagant, puis pour se le servir, accompagné de vin. Lorsqu’il eut fini de manger, il retourna au salon et reprit sa place sur le canapé, devant le Livre des souhaits.
    Il savait déjà ce qu’il allait faire. Peut-être le savait-il depuis le premier instant. Il avait besoin de croire en quelque chose, comme avant. Il avait besoin de retrouver la magie, le sentiment d’émerveillement et d’impatience qui l’avait jadis poussé à faire du droit. Et, par-dessus tout, il avait besoin d’un but, car c’était cela qui donnait un sens à la vie.
    Landover pouvait lui apporter cela.
    Il ne savait pas encore avec certitude s’il y trouverait son bonheur, évidemment. Il s’agissait peut-être d’un énorme canular tel que Miles l’avait décrit, avec pour tous dragons, des iguanes trop grands et pour tous chevaliers et enchanteurs, des acteurs de l’agence Truc. Cette conception n’était probablement qu’un coup monté, une pâle imitation de ce que l’imagination pouvait produire. Et même si c’était vrai, si tout correspondait à la description, si l’illustration était fidèle, rien ne prouvait que cela vaudrait mieux qu’un rêve. La vie y était potentiellement aussi ordinaire que dans le monde actuel.
    Malgré tout, le jeu en valait la chandelle, parce qu’il avait bien étudié les paramètres de son existence présente et qu’il n’y restait plus d’inconnues. D’autre part, de manière tout à fait inexplicable, il savait que quelle que soit sa décision, Annie n’étant plus là, la seule mauvaise résolution était de n’en pas prendre du tout.
    Il se dirigea vers le bar et se prépara un cocktail. Il leva son verre à la santé de son reflet dans le miroir.
    Il se sentait euphorique.
    Le lendemain matin, Ben ne passa au bureau que pour annuler ses rendez-vous de la semaine et ceux de la semaine suivante, et pour régler quelques affaires urgentes. Il prenait quelques jours de vacances, annonça-t-il aux secrétaires et à l’étudiant en droit qui travaillait là à mi-temps pour faire ses recherches. Les dossiers pouvaient attendre son retour. Miles plaidait au tribunal et ne pouvait donc pas poser de questions. Cela valait mieux.
    Il appela l’aéroport et retint une place.
    À midi, il était en route pour New York.
     

  • Commentaires

    1
    Vendredi 23 Avril 2010 à 18:15
    Mélissa

    Moi , qui ne lis jamais ce genre de bouquin , je me laisserais bien tentée là , même si tu dis que ce n'est pa sle meilleur que tu ais lu , j'ai bien envie quand-même...

    2
    Vendredi 23 Avril 2010 à 18:22
    Janemarilol

    Faut que je trouve un moyen de prendre mon ordi sur ma chaise longue! a +

    passionnante chère dame! bien le merci

    3
    Vendredi 23 Avril 2010 à 18:49
    arwen

    je crois que j'aimerais bien le lire celui-là!!!

    4
    Dimanche 25 Avril 2010 à 16:15
    Voyelle

    tu me diras à l'occasion si tu as aimé !

    • Nom / Pseudo :

      E-mail (facultatif) :

      Site Web (facultatif) :

      Commentaire :


    5
    Dimanche 25 Avril 2010 à 16:16
    Voyelle

    tu as trouvé ?!

    6
    Dimanche 25 Avril 2010 à 16:16


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :